RÉFLEXIONS

 

Les Déséquilibres

Je place au centre de mon travail les déséquilibres physiques, liés à la matière et à la gravité, mais aussi les déséquilibres psychiques qui précèdent un changement, bon ou mauvais, un départ, heureux ou douloureux… La réflexion que je construis avec mes mains, avec mes bras, tourne sans cesse autour de cette même obsession : le déséquilibre, c’est le mouvement. Le mouvement : le mien, celui des autres.
Flux migratoires collectifs ou gestes individuels, ces deux niveaux de réalité, ces deux échelles au sens cartographique du terme sont les pôles entre lesquels naviguent constamment mes assemblages.
Aux instants éphémères où le choix se fait et aux impulsions liées à ce choix, j’attache une attention particulière. La courbe du temps d’un individu lui est propre et les points d’inflexion de cette courbe m’interrogent.

Lignes claires


Mes scénographies cherchent à bâtir des constellations géométriques. Ici, les volumes, les vidéos, les photographies, les gravures sont autant de points indifférents les uns aux autres, et qui pourtant tracent une figure lisible.
Des lignes incisives fendent l’espace de mes installations. Je reste animée par une obsession pour des lignes claires. Je nourris une forme d’éthique ascétique : débarrasser coûte que coûte les mesquineries de la vie, la dépoussiérer. Juste le beau en ligne d’horizon. Un horizon minéral, dépouillé.
Bercée par les grands espaces où le chaud et le froid aiguisent les lignes, j’égraine des éléments disparates, volume, gravures, vidéos… Mes jeux scénographiques sont le fruit de dérives successives. Ces éléments semblent trouver leur place à force d’échouages. Je conduis une errance jalonnée de points d’inflexions, d’instants limpides où les choses semblent en place.
Je déploie une pensée liquide, ma pensée s’enroule et se déroule autour de qui m’approche. Mais je veille. Vaine tentative pour ne pas asphyxier l’autre. Prisonnière d’une empathie extrême, je me laisse traverser par l’autre. Cette expérience imprègne mon processus de création. L’autre s’y retrouve tandis que je m’y perds.
Une pensée liquide submerge l’ensemble de mes installations, pourtant quand je les abandonne au regardeur, cette pensée se retire et, à la place, un grand silence entoure chaque élément. Finie, la cacophonie de mon cerveau.

Volumes et matières

Je choisis aujourd’hui pour l’essentiel des matériaux qui structurent l’ architecture contemporaine (béton, verre, métal, bois). Chaque sculpture est plurielle quant au choix des matériaux. Les uns piègent la lumière, d’autres la laissent passer, d’autres enfin la réfléchissent. Je crée ainsi des chemins de lumière qui confèrent une dynamique singulière à chacune d’elle.
J’attribue à chaque matériau une valeur symbolique et leur juxtaposition modifie leur sens ou le précise : le verre pour les espaces aquatiques, le béton pour les parties de corps, le métal et le bois pour la structure. Le verre confère fragilité et dangerosité, le béton saisit les intentions corporelles, le métal et le bois aiguisent les perspectives et renforce l’idée de mouvement.
Mes sculptures sont toujours à même le sol, sans limite définie, insufflant à  ce plan le rôle d’étendue marine. Dans l’inconscient collectif, la surface de la mer est une illustration sensorielle du plan euclidien. Cette eau que l’on attend sur le sol et que l’on retrouve à des hauteurs variables dans chacun de mes travaux, c’ est une ellipse poétique pour évoquer la montée des eaux et les exils liés aux bouleversements climatiques.Je suis le maître de cérémonie, ce rituel je le permets et je l’enregistre mais ce rituel, ce n’est pas moi qui le vit et c’est un choix.

Rituels et performances dansées/Affirmation d’un geste

L’existence même de ces rituels chargent les objets sculptures d’une histoire qui leur échappe, ils leur confèrent un statut de vestige. La présence de témoins participe de cette mémoire collective en construction autour de ces objets / sculptures.
Entre artefact et nature, une pensée animiste traverse l’ensemble de mes créations. Paysage, objet/sculpture et performeu.rs-ses sont à égalité. Chacun joue son rôle. Les objets induisent équilibre et déséquilibre latent chez le danseur, ils guident/conditionnent le déplacement.

Travail de vidéaste

Mon travail de vidéaste recèle une composante indéniablement picturale: enchaînement de tableaux mouvants où compositions et textures paysagères structurent très fortement chacune des séquences.
Concernant les prises de vue, deux choix s’opposent et se complètent: des plans fixes ou des plans resserrés sur le sujet suivant de très près son déplacement. La multiplicité de plans fixes donne au paysage valeur de décor.
Je choisis les crépuscules, une lumière incertaine et mouvante. Mes installations prennent souvent corps dans des zones d’interface entre la terre et l’air, entre l’eau et l’air, entre la terre et l’eau, entre l’urbain et la nature. Ces surfaces de transitions accueillent l’équilibre fragile que je souhaite donner à mes sculptures et à ces temps de pratiques rituels.

 

Territoire-Solastalgie

Ou

du langage mathématiques aux arts plastiques ?

 

En 1997 j’obtiens un master en mathématiques théoriques à l’Université des sciences de Montpellier.
Les mathématiques sont un langage, un langage avec ses points d’achoppements, ses inflexions poétiques et des accents philosophiques. Ces dimensions ont tenu en éveil ma sensibilité toutes ces années d’études.

En topologie il est question d’ensembles et de leurs limites, semi-ouvertes… fermées, ouvertes. Comment l’ensemble peut être redéfini par ce qui se passe sur la frontière. L’étude des bords conduit à imaginer comment on les approche, comment on les dessine …
Mon mémoire de Master en mathématiques théoriques portait sur un théorème de Dirichlet.
Il était question d’infini, de limites.
Je ne savais pas que je serais plasticienne, je ne savais pas que je me poserais à nouveau sur la frontière. J’ai commencé cette recherche en mathématiques.

Les mathématiques s’autorisent à renverser l’ordre des choses, par exemple quand elles remettent en question la géométrie Euclidienne.
Axiome d’Euclide : Deux droites parallèles ne se rencontrent jamais. Cet axiome répond à notre approche empirique de l’espace mais rien ne prouve qu’il est vrai. Et si ce postulat de départ est invalidé, on ouvre à une infinité d’autres géométries. Notre regard change.
Postulat de départ d’une géométrie dite Hyperbolique :
Par un point extérieur à une droite donnée, il passe une infinité de parallèles à cette droite.
Les deux îles sur lesquelles j’ai vécu (La Réunion et Mahé aux Seychelles) sont des remises en question de la géométrie euclidienne. Elles illustrent à mon sens cet axiome sur lequel repose la géométrie Hyperbolique.
C’est aux Seychelles, pays tout juste sorti des pays en voie de développement où je séjourne trois ans, que je grave : « Une île:= un point à l’infini où les droites parallèles se rejoignent », eau forte, 50cm x 100 cm, 2018. Une île c’est un endroit où les trajectoires individuelles se rencontrent, des trajectoires individuelles à priori indifférentes les unes aux autres. Sur ces îles, désertes il y a peu, rien ne prédestinait à ces rencontres et pourtant elles se croisent, en un point de l’Océan Indien, à l’infini de mon port d’attache, Sète, ville en bordure de Méditerranée.

Un autre territoire sur lequel j’ai ancré ma pratique plastique: La Cimade. Cette fois-ci la frontière c’est l’ensemble lui-même : un territoire constitué d’éléments disjoints, des individus, un ensemble discontinu, sans bords, sans limites, un territoire de lois et d’humanité. Rappelons le slogan de La Cimade : « L’humanité passe par l’autre. » Encore une fois des rencontres posées sur l’infini. Cette projection sur l’infini me remplit : vivre, Ici, Maintenant, avec une conscience aigüe de ce qu’il se passe d’un bord à l’autre du monde. Un horizon variable, qui change de forme selon les postulats mathématiques.

Notre planète est communément représentée par une sphère, pour des raisons de géographie physique évidentes. Mais du point de vue de l’humain et du vivant, cette rotondité est mise à mal. Quelle continuité entre le nord et le sud ? J’ai une hyper conscience des territoires lointains, du caractère discontinu de notre planète terre, toute en rupture. Et cette conscience je ne cesse de l’aiguiser, comme un couteau que l’on affûte. Ma sensibilité reste à l’épreuve de la distance, incisive, poétiquement incisive.

Finalement, j’ai tendance à imaginer notre planète comme un sablier. Deux hémisphères et entre les deux un goulet d’étranglement. Le sablier me semble une forme adaptée à la discussion Nord-Sud face à l’urgence des bouleversements climatiques et de l’érosion de la biodiversité.
Je suis un carrefour, parfois je me sens frontière, je m’alloue le devoir d’absorber des individualités, de les faire se rencontrer , poussée dans le dos par mes commanditaires secrets. J’appartiens à l’ensemble des gens qui dénoncent ce monde discontinu et qui continuent à passer par ce goulet d’étranglement, même si ce n’est pas confortable. Même si c’est ardu.

Note situating the issues of my artistic research

My artistic research is built around materials that structure contemporary architecture (concrete, glass, metal) in order to give them an organic or mineral presence. Molding and modeling are at the origin of many elements of my installations.  The passage of glass from a solid state to a viscous state to return to a solid state promotes the stamp imprint.   The passage of the concrete from a liquid state to a solid state also facilitates the stamp imprint.  The solidified materials retain memory of the initial liquid state and keep a fluid appearance, an essential aspect, given my constant exploration of water.  Water traverses the entirety of my reflection.  Hence, fusion and solidification make up an integral part of my experimental protocol.  The expression borrowed from thermodynamic physics phase transition seems to be the link with the matter, Bachelard, and my obsessions.  In fact, it is the question of the passage from one state to another; from liquid to gaseous, from gaseous to solid…a moment of imbalance where one changes dramatically from one to the other, at a given temperature, under a given pressure.  Each sculpture is plural concerning my choice of materials.  Some capture the light, others let it pass through, still others reflect it.  Thus, I create pathways of light that confer a dynamic unique to each structure.

I attribute a symbolic value to each material and their juxtaposition modifies their meaning or clarifies it: glass for aquatic spaces, concrete for the parts of the body, metal for the structure.  Glass confers fragility and dangerousness, concrete grasps corporal intentions, metal sharpens perspectives and reinforces the idea of movement.

I mold bodies where tiny twists suggest both movement and disequilibrium.  Consequently, each position bears the mark of the preceding instant and the subsequent instant.  My artistic reflection is nourished as much by my own movement and that of others as by my sensitivity to migratory flow and individual gestures.

Working with 2D planes and the void between these planes affirms a state of disequilibrium.  I create zones of interface between the glass and the void, between air and water.

My installations often take shape in zones of interface, the zone of interface between land and air, between water and air, between land and water, between the urban and nature.  These transition surfaces shelter the fragile equilibrium that I strive to give to my sculptures.  I place at the center of my artistic reflection the psychic and physical disequilibrium tied to migratory movement.  I attach particular attention to the ephemeral moments when the choice is made and to the impulses tied to this choice.  The time curve of an individual is specific to him and the inflection points of this curve call out to me.  Certain problematics piqued my interest particularly, the one of exile is recurrent.